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La chair des autres

  • 27 mai 2025
  • 3 min de lecture

Claire Berest


« Les mots remplissent leur mission performative. En les disant, cela existe enfin et pour toujours. »

A Mazan, une petite commune du Vaucluse, vivait un couple, Dominique et Gisèle. Mariés depuis 50 ans, parents de trois enfants et grand-parents également, ils étaient normaux, un beau couple, aimant et apprécié. Un jour, il est interpellé dans un supermarché par un vigile l’ayant surpris en train de prendre des photos sous les jupes de femmes. L’agent de sécurité encourage les victimes à déposer plainte. C’est le début de la chute de Dominique Pélicot et par extension, celle de son épouse également. Car ce que vont trouver les enquêteurs sur cette simple affaire de harcèlement, ce sont des milliers de preuves incriminant le mari dans une sorte de trafic de viols sur la personne de Gisèle, sa femme. 

Pendant 10 ans environ, Dominique a contacté des hommes via Internet et les a invités à venir abuser de son épouse, alors que cette dernière était sédatée. Des centaines de viols dont la victime n’avait ni conscience ni souvenirs. Droguée à son insu, elle a appris ce que lui avait fait subir son mari au commissariat, où elle l’avait accompagné pour cette histoire de supermarché. 

Après plus de 30 mois d’instruction, le procès s’est ouvert en septembre 2024 à Avignon. Autour de Dominique Pélicot, une cinquantaine de co-accusés. Tous ont commis des actes sexuels sur Gisèle Pélicot. Tous reconnaissent avoir commis un viol mais refusent de se dire violeurs. 

Ce livre est le récit du procès, du vécu de Claire Berest pendant le temps où elle a assisté aux débats. Ce qu’elle a vu, ce qu’elle a entendu, ce à quoi elle a pensé pendant et après les auditions de cet événement que l’on peut qualifier d’historique. C’est un revirement de la société dans un contexte de #metoo toujours plus virulent, une prise de conscience individuelle et collective des tournants que nous sommes en train de vivre dans la condition des femmes et des sévices subis, mais également une interrogation sur ce qui pousse un homme à commettre l’inimaginable sur la femme qu’il aime et qu’il adule. 


« Nous sommes tous spectateurs (…) de l'inférence toxique dans nos constructions mentales d'une idée de sexualité masculine hétérosexuelle qui s'épanouirait dans la pertormance, la reconnaissance virile et la conquête »

Rien de surprenant à ce que je me jette sur le nouveau livre de Claire Berest : nous en avions parlé en décembre, j’aime sa manière d’aborder le crime et la bascule des criminels, j’aime son écriture et j’apprécie son travail, sans à apriori. Je m’étais tenue éloignée de l’affaire Pélicot comme du reste de l’actualité, mais on ne va pas se mentir, on ne peut pas être totalement hermétique dans un cas comme celui-ci. 

Ainsi, j’attendais avec impatience le regard de la romancière, sa manière de traiter l’information et les horreurs commises par les co-accusés. Inutile de préciser que, comme l’auteure, je m’intéresse de près aux faits divers et que j’ai un désir de comprendre ce qui provoque la bascule, comme pour son personnage d’Etienne dans « L’épaisseur d’un cheveu ».

Au demeurant, habituée du genre, j’ai été déstabilisée par les parallèles, les comparaisons, les partis pris adoptés par Berest et également par son ton, son écriture, qui ne ressemble pas à ce que j’ai l’habitude de lire d’elle. Sans me décevoir, cela m’a surprise. Comme j’ai été surprise par ce récit qui peut être comparé à ceux d’Emmanuel Carrère dans « V13 » ou Yannick Haenel dans « Notre solitude ». Interroger la conscience individuelle et collective de la culture du viol (ou plutôt l’inculture du viol), s’intéresser à la force de la victime qui refuse de se cacher et d’avoir honte à la place des bourreaux, saluer le travail des magistrats et des avocats, mettre en lien avec d’autres expériences et épisodes de l’Histoire, c’est tout ce que l’écrivaine a réussi à faire dans ce court écrit qui force le respect et l’admiration, comme la posture de Gisèle Pelicot.

Un portrait du mal et un hommage à la dignité de cette femme qui a su faire la part des choses et mettre l’intérêt commun au-dessus du sien… 


« le mal ne s’épanouirait pas nécessairement dans le terreau d’une bêtise, mais sa pulsion suspendrait tout travail cérébral. »

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