La république des faibles
- 25 mai 2025
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Gwenael Bulteau
« Les priorités sont claires : l'ordre social, la tranquillité publique, la sécurité des commerces. On ne fait pas grand cas de la mort d'un enfant. Deux ou trois jours d'investigation et on passe à autre chose ! »
Dans un quartier délabré du Lyon de 1898, un chiffonnier trouve, au petit matin du 1er janvier, le cadavre décapité d’un enfant. Travesti en fille, le corps présente de nombreuses marques de mauvais traitements. L’enquête révèle que le petit garçon avait disparu depuis plusieurs mois mais que les recherches n’avaient rien donné faute de moyens. Dans le cadre des investigations, un des agents chargé de l’enquête trouve la mort également. Branle-bas de combat au commissariat.
Gabriel Silent n’était pas le plus apprécié des flics, dont certains voyaient d’un mauvais œil son implication dans la Ligue Antisémite mais il n’en restait pas moins un agent de police. Ses collaborateurs Caron, Grimbert et le commissaire Soubielle lui-même mènent de front les deux enquêtes auxquelles viennent se mêler d’autres contre-temps : une gamine malade livrée à la prostitution par ses parents, une femme volage et capricieuse, une épouse enceinte, des voisins qui cachent de morbides secrets. Et en parallèle, un vieux fou, vétéran de la guerre franco-prussienne de 1870, qui se balade partout dans Lyon avec son chien à la gueule cassée. Quand un autre garçonnet disparaît, c’est le coup de grâce…
Forcément, tout finit par se relier et les vérités sur les crimes et les secrets s’entremêlent dans une résolution à faire pâlir les plus coriaces… sur fond de traumatisme militaire et d’antisémitisme ravivé par l’affaire Dreyfus, il ne faisait pas bon être une femme, un enfant ou un juif dans cette république qui se disait pourtant être celle des faibles…
« il existe mille façons de maltraiter un enfant. Les coups ne sont pas les seules mesures éducatives à laisser des traces. »
Rien d’étonnant à ce que soit rentrée dans ce roman qui m’attendait dans ma Billyotheque grâce à Vleel… Il était là, sagement, depuis plusieurs mois, et son tour est enfin arrivé. Et quel tour !
Dans le Lyon de la fin du XIXème, plus précisément le quartier de la Croix-Rousse, on observe une France en déroute sociale et politique, qui macère dans la misère et les vices, la haine et la peur. La IIIème république ne tient pas ses promesses, les faibles restent livrés à eux-mêmes, quand ils ne sont pas carrément jetés en pâture.
Dans ce premier polar historique, Bulteau ne nous épargne rien de la rudesse de cette époque, que l’on a pourtant parfois qualifiée de Belle. Mais entre les sévices subis par les enfants et les traîtrises autour des femmes, il n’y a rien de beau. Ajoutez une petite pincée d’incertitude politique et une grosse dose d’antisémitisme, le tout alimenté par les campagnes électorales et vous obtenez un portrait glaçant de cette fin de siècle aux saveurs de misère.
J’ai été happée dans le lieu, l’époque, choquée de ce que j’apprenais et avide d’en savoir plus. Aucune concession, pas moyen d’adoucir le récit car rien n’allégeait les mœurs alors.
J’avoue avoir eu un peu de mal à me repérer au début entre tous les personnages qui s’entremêlent, notamment dans les rangs de la police, mais force est de constater que l’auteur maîtrise suffisamment son intrigue pour nous rattraper en vol.
Il y a une violence crue, qui n’a pas été dans le rappeler la trilogie suédoise post-révolution de Natt Och Dag et j’ai appris énormément de choses en termes d’Histoire notamment. Moi qui aime les polars, je n’ai pas été déçue de ce voyage dans le temps et j’espère maintenant une suite car il reste des points à éclaircir… viendra, viendra pas ? On verra bien… En tous cas, foncez dans ce roman noir qui en dit long sur notre pays et son sombre passé.
« Notre terre forge notre identité profonde. Le déracinement est le pire ennemi de l’homme. Oublier nos origines relève du blasphème. D’ailleurs, que vaut un arbre déraciné (...) ? Il crève ! »

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