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Mon vrai nom est Elisabeth

  • 2 juin 2025
  • 3 min de lecture

Adèle Yon


« Les patients (...) ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir.. »

La narratrice, depuis toujours, vit avec le poids de la folie au-dessus de sa tête. Son arrière-grand-mère, Elisabeth, a été diagnostiquée schizophrène dans les années 50, après sa seconde grossesse (sur 6). Et il est bien connu que ce genre de maladie est génétique. Au demeurant, à la suite du suicide de Jean-Louis, un des fils de Betsy, la crainte se mue en curiosité. Après tout, il y a beaucoup de silences et de non-dits autour du personnage de Betsy. Qui était-elle vraiment ? Qu’a-t-elle vécu, subi, enduré ? Le diagnostic était-il avéré ou était-il le produit d’une époque, d’attentes d’une société et d’une famille auxquelles la jeune femme ne se pliait pas ? 

En bousculant les membres de sa famille élargie avec ses questions toujours plus tenaces et toujours plus précises, en allant s’enfermer dans les archives des hôpitaux, des institutions psychiatriques ou les bibliothèques, en se déplaçant partout où ses interrogations la mènent, Adèle Yon réussit à retracer la vie d’Elisabeth et à casser les idées reçues et les jugements hâtifs d’une famille qui a fâcheuse tendance à la laisser dans un coin, une case, celle de la ‘cinglée’ du clan. 

Le travail d’investigation permet aussi de faire la lumière sur le traitement et la prise en compte de la maladie psychiatrique jusqu’à la moitié du XXème siècle,  incluant la lobotomie, les comas hypoglycémiques, les électrochocs et les internements arbitraires. Mais creuser dans le destin et la vie de Betsy, c’est aussi parler de son mari, André et de ce que le mariage et la maternité ont représenté pour elle : la recherche d’une liberté qui s’est rapidement muée en prison, à la fois mentale et familiale.


« Le tempérament, c’est tout ce que l’on peut modifier sans se tuer physiquement et moralement.» 

Ce livre est difficile à expliquer, autant qu’il a été difficile à lire. Non pas qu’il ait été mal écrit, loin s’en faut, mais le sujet est sensible et questionne beaucoup. On se rend rapidement compte que le problème ne venait sans doute pas d’Elisabeth uniquement, mais d’un contexte global : se fiancer pendant la Seconde Guerre Mondiale, être une parmi onze enfants, devoir répondre aux attentes de la société, de la famille, du rang. Puis du mari, qui n’est pas - en vrai - le fiancé qu’il a été par écrit. De déception en déception, Betsy a été confrontée à une réalité qui ne correspondait pas à ses aspirations et qui a contribué à l’accompagner dans la perte de soi, d’identité. Internée pendant plus de 17 ans, elle a perdu sa place dans sa famille et jamais cette dernière n’a souhaité la lui rendre, à elle, la “folle”. Ni André, son époux, ni aucun de ses six enfants. Et puis ensuite, il y a eu les petits-enfants, pour qui elle était la grand-mère fantasque qui ne comptait pas tant que ça. 

Mais on n’efface pas sa famille et - que la maladie soit génétique ou non - la psychogénéalogie impacte les générations suivantes : les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants ont grandi avec le fantôme de Betsy, le spectre de sa maladie et la peur des émotions, la peur de la transmission. Lorsque Adèle cède à des colères phénoménales, ou que ses chagrins la laissent exsangue, elle craint pour sa santé mentale, elle dont l’arrière-grand-mère était sujette à la mélancolie et à la fureur. 

J’ai été atterrée par la manière dont cette femme - Elisabeth/ Betsy - a été flouée, comment sa pathologie a été traitée - par dessus la jambe et à coup de pics dans les tempes et surtout comment elle a été rejetée par ses enfants, conditionnés par leur père à ne pas respecter et estimer leur mère. L’auteure évoque la misogynie de la psychiatrie et force est de constater que c’est confirmé tout au long de l’enquête : Betsy n’étant, après tout, qu’une femme. Mais au-delà du destin d’une femme, Adèle Yon retrace ici le parcours des malades, à une époque où il était bien plus facile de les mettre de côté, de les oublier, de les effacer. 

Un essai dont la douleur de l’écriture se ressent, ce qui participe à la difficulté de le lire d’une traite, malgré un sujet absolument passionnant. Je dois avouer que m’y être plongée rapidement après “À retardement” de Franck Thilliez n’était peut-être pas l’idée du siècle. Même si les deux ouvrages traitent de la maladie mentale, les prises en charge sont diamétralement opposées mais la violence des ressentis et les souffrances des patients sont les mêmes. L’essai et le polar se répondent bien, se complètent même d’une certaine façon et nous invitent à penser la maladie et les victimes  autrement.


« La lobotomie n’est souvent que l’étape ultime d’un processus de négation de l’autre qui structure déjà les rapports familiaux. »  

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