Eden
- 2 mai 2025
- 3 min de lecture
Auður Ava Ólafsdóttir
« L’eau des glaciers ne coulait dans les veines de personne, hormis celui qui s’y noie. »
Alba est linguiste. Renommée dans son domaine, elle participe à de nombreux colloques, se rend aux quatre coins du monde pour défendre les langues et les dialectes, en débattre et échanger sur ce qui se perd. Elle est également professeure à l’université de Reykjavik. Ses pensées vagabondent au gré des mots et ses envies suivent parfois un fil incompréhensible pour les autres. Correctrice par ailleurs, elle semble fuir la lecture d’un manuscrit qu’une de ses amies éditrice veut absolument qu’elle lise. Il s’agit du premier recueil de poésie d’un jeune homme fraîchement diplômé. On comprend rapidement qu’Alba fuit cette relecture, et que cette fuite l’emmène toujours plus loin, littéralement parlant.
Elle fait l’acquisition d’un terrain et d’une petite maison dans un village reculé d’Islande. Petit à petit, elle investit les lieux : le jardin d’abord, puis l’habitation. Au fil des mots, des échanges et des rencontres, elle décide de se lancer dans la plantation d’arbres, de fruits et de légumes dont la survie est compromise sous les climats particuliers de l’Ile. Mais le réchauffement climatique lui permet d’espérer que ses bouleaux, ses pommes de terre et ses carottes ont peut-être une chance de s’épanouir, tout comme elle, sur ces terres arides.
A force de s’intéresser à sa terre et de s’enfoncer toujours plus profondément dans ses pensées et ses réflexions, Alba va petit à petit s’éloigner de son passé de citadine épanouie et adopter un mode de vie complètement différent, en communion avec la terre, la nature, ses pensées et ceux qui l’entourent. Du jeune réfugié au chauffeur de taxi en passant par le brocanteur, elle noue de nouvelles amitiés et se construit un nouvel avenir, faisant du vide autour d’elle pour atteindre un nouvel équilibre.
« l’être humain n’a pas été créé pour se comporter de manière rationnelle. Personne ne peut se prévaloir de toujours agir dans son intérêt. »
Les premières pages de ce roman m’ont interrogée : allais-je réussir à m’attacher à cette linguiste islandaise qui était capable de se poser des questions sans fin sur l’origine et les déclinaisons d’un mot dans une langue que personne ne parle à part les islandais. Et puis petit à petit, à mesure que le terrain prend forme et qu’Alba prend possession de sa nouvelle propriété, on comprend que ce qui se joue est au delà des mots, ces idiomes dont aucun n’a la force et la puissance nécessaires à traduire ce qu’elle ressent, ce qu’elle est en train de vivre.
Au fur et à mesure qu’elle plante, la protagoniste désherbe ce qui l’attache au passé et l’empêche d’avancer. De la même manière que nettoyer un parterre permet de découvrir que sous les orties se cachaient un magnifique hortensia. Parce qu’il ne s’agit pas de tout arracher, il s’agit de faire le tri, de nettoyer, d’y voir plus clair.
On retrouve un certain humour propre à l’Islande, un peu décalé, et une poésie dans le lien qui unit à la météo (oui oui, la météo peut être poétique), à la terre, à l’eau. On fait la connaissance d’une culture et d’un pays particulier, si petit et si peu peuplé que tout le monde semble connaître tout le monde, plus ou moins directement. Où rien ne peut être complètement secret ni caché, puisque tout se sait et tout se dit.
Dans l’appropriation du terrain, de la propriété en elle-même, j’ai retrouvé certains codes du “Goût des Pépins de Pommes” de l’allemande Hagena ou des “Guerres Précieuses”, premier roman de Tripier. Mais avec ce petit quelque chose en plus propre à l’Islande, de plus inédit. La richesse des mots compense la pauvreté des sols et la rudesse du climat, offrant aux arrivants une déclinaison de sentiments et de sensations semblable à toutes les formes différentes d’expression d’un même concept, suivant son contexte d’utilisation.
Un roman qui se réfléchit donc, et qui mérite qu’on s’y accroche pour ce qu’il nous apprend de ce pays et de ses habitants, de leurs façons de vivre, de grandir et d’aimer, tout en nuance.
« Aucune phrase, aucun mot ne viennent à l’esprit. Le silence a conquis le monde. C’est le monde avant que le langage n’apparaisse. »
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