Trois femmes puissantes
- 21 avr. 2025
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Marie Ndiaye
« Tout ce qui m’était à venir m’est advenu »
Norah revient au pays, appelée par son père qui n’a pourtant pas été à la hauteur de ses espérances. Laissant son conjoint avec les enfants, elle quitte Paris, rejoint Dakar et, avec une pointe d’appréhension, vient s’enquérir de ce que veut le paternel qui les a abandonnées, elle, sa soeur et sa mère, emmenant avec lui le jeune frère, alors âgé de 5 ans. Quoi faire, comment rétablir le lien et se reconstruire avec un trou béant dans son passé, et le poids d’une responsabilité qui n’est pas la sienne et qui va pourtant devenir son fardeau.
En Gironde, Rudy est mal, très mal. Ce matin, il s’est fâché avec son épouse, Fanta. Il croit se souvenir qu’il lui a dit qu’elle pouvait “retourner d’où elle vient”. Mais ça, l’ancien professeur de littérature ne le veut pas, mais alors pas du tout. Malgré la déchéance, malgré les erreurs de parcours, de choix, la descente aux enfers qu’est devenue sa vie, l’adultère de son épouse, son métier pourri et son fils qu’il n’aime pas, Rudy n’est pas prêt à renoncer à cette femme qui a tout abandonné pour le suivre en France, laissant derrière sa famille, son métier, ses ambitions… Une journée qui vire à l’angoisse et qui fait remonter tous les souvenirs des erreurs et des manquements, tout ce qui a entraîné le quarantenaire dans un engrenage de défaites, tirant dans sa chute sa femme et son fils.
Et puis Khady Demba. Khady a été mariée pendant trois ans à un homme bon, mais elle était tant concentrée sur son désir d’enfant que ce n’est qu’à la mort de son époux qu’elle s’est rendue compte de la chance qu’elle avait. Veuve, rejetée par sa propre famille, elle est envoyée dans celle de son défunt mari mais, ne rapportant pas autant qu’elle coûte, elle est bannie : on attend d’elle qu’elle rejoigne Fanta en France, où elle pourra gagner de l’argent et en envoyer au pays. Malheureusement, rien ne se passe comme prévu et la jeune femme est elle aussi tirée vers le pire, vers l’inimaginable, gardant le silence et la tête haute grâce à son unique fierté : son nom, son identité, Khadi Demba.
« Oh non, il n’était guère difficile de s'habituer à vivre dans le dégoût de soi, dans l’amertume, la confusion. »
J’ai, comme beaucoup, entendu énormément parlé de ce roman couronné du Prix Goncourt en 2009. En fait de roman, il s’agit davantage de trois nouvelles, reliées entre elles par deux pays, le Sénégal et la France, et par la force et l’abnégation de trois femmes qui, malgré les difficultés, passées ou présentes, gardent leur fierté et la tête haute. Déçues par les hommes, trahies même, elles n’en demeurent pas moins dignes et courageuses, maîtresses de leurs émotions, à défaut de l’être de leurs destinées. Norah est confrontée à ce père abandonniste et prétentieux qu’elle craint mais à qui elle doit d’être devenue celle qu’elle est devenue : combative et dure au mal. Fanta subit la France qui est loin d’être celle que lui avait promis son mari, ce petit blanc qui a tout foutu en l’air et qui lui a vendu du rêve pour qu’elle accepte de se terrer dans ce coin paumé de Gironde, loin de chez elle et de l’avenir brillant qui l’attendait. Khady Demba s’accroche à son nom et met un pied devant l’autre quelques soient les difficultés auxquelles elle est confrontée car c’est la seule chose dont elle est absolument sûre.
L’écriture de Marie Ndiaye oblige à prendre son temps, à réfléchir à chaque phrase pour s’en imprégner et s’immerger dans ces histoires tragiques et hautement féministes : il ne s’agit pas ici de dépeindre la condition de la femme au sé,égal mais plutot une sorte d’universalité dans le combat de ces dernières pour rester dignes et maîtresses de leurs vies, malgré les choix des autres, les vicissitudes de la vie et le poids du passé. La nature est omniprésente, que ce soit dans les arbres ou les oiseaux, comme un rappel de la culture animiste du pays d’origine de l’auteure. Mais la faune et la flore sont ici de mauvais augures, des rappels douloureux des mauvaises décisions qui ont été prises ou qui vont l’être.
C’est un écrit qui se digère, qui doit faire son bout de chemin dans la réflexion pour en discerner et apprécier toutes les nuances, toutes les émotions, toutes les injustices.
« elle avait toujours eu conscience d’être unique en tant que personne et, d’une certaine façon indémontrable mais non contestable, qu’on ne pouvait la remplacer… »
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